Ecologie et spiritualité



Actuellement, la crise écologique est un sujet qui intéresse tant les politiques que les scientifiques. Même la société en fait un argument de vente! Il semblerait que cette crise, plus que d’être une crise spécifique à un domaine, soit une crise universelle. Ainsi, face à une menace contre l’homme et la nature, il n’en va pas seulement de l’avis de certains spécialistes, mais bel et bien de la responsabilité de chacun. Or, il semble que ce ne soit que par une spiritualité et une foi que l’on puisse contraindre les hommes à s’auto-limiter, plutôt que par contrainte et obligation. Pour tenter de trouver une telle spiritualité, l’exemple de Jean-Marie Pelt est intéressant à bien des égards. En effet, ce n’est pas seulement l’avis d’un homme de foi ou de conviction qui est donné ici mais l’avis d’un scientifique. Jean-Marie Pelt est professeur de biologie végétale et de pharmacologie de formation ainsi que président de l’Institut européen d’écologie de Metz. Il s’agira dans ce travail de déterminer en un premier temps de quoi relève, aux yeux de Jean-Marie Pelt, la crise écologique. Pour se faire, il s’agira de mener une étude per se de la crise écologique telle que le biologiste messin la présente. En un second temps, il s’agira d’analyser ce que Jean-Marie Pelt dit des grands courants religieux et spirituels et de leur approche du problème écologique dans leurs traditions respectives (par choix nous nous intéresserons principalement au Judaïsme et au Christianisme). Enfin, dans une dernière partie, il s’agira de déterminer quelle spiritualité est la mieux adaptée à la fois à la crise écologique et aux moeurs des hommes de ce temps.


La question de l’avenir est au coeur de l’aventure humaine[...]dans nos sociétés sécularisées, marquées par le sceau du progrès, les parents veulent pour leurs enfants une vie meilleure que la leur [...]progrès dont les fruits doivent être récoltés en continu dans une marche ininterrompue vers des lendemains qui chantent1. C’est par ce constat que Jean-Marie Pelt débute son livre. En effet, l’avenir est sujet de toutes préoccupations depuis toujours. Or, et c’est précisément ce que souligne l’auteur, l’avenir ne se conçoit plus indépendamment du progrès technique et scientifique que la conscience commune associe généralement à la survie de l’espèce. or, le progrès scientifique et technique génère à longue échelle de nombreux problèmes environnementaux et surtout semble apporter le contraire de ce qu’il promet: au lieu d’un avenir meilleur il n’apporte qu’un avenir incertain en épuisant toutes les ressources disponibles. Si tous les Terriens vivaient comme les Américains, il faudrait cinq planètes semblables à la nôtre pour fournir les ressources nécessaires à leurs besoins. Il en faudrait trois si tous vivaient comme un Européen de l’Ouest2. Cette confiance de l’homme, capable de prendre en main son propre destin n’est pas neuve, elle se retrouve déjà dans les pensées d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin : pour Aristote “les êtres qui n’ont que la vie, comme les plantes, existent tous, pris ensemble, en vue des animaux; et les animaux eux-mêmes sont ordonnés à l’homme [...] D’où Thomas conclut: “Si Dieu conserve la vie des animaux et des plantes, ce n’est pas pour elle-même, mais pour l’usage de l’homme”3. Ainsi, la pensée de Jean-Marie Pelt rejoint celle de Hans Jonas qui affirme dans son Principe Responsabilité que toute éthique traditionnelle n’est pas applicable actuellement puisque dans toutes les éthiques antérieures, la nature ne représentait aucun statut moral propre, elle existait par elle-même et était immuable4. La nature ne fut pas un objet de la responsabilité humaine - elle prenait soin d’elle-même [...] à son égard étaient indiquées non l’éthique mais l’intelligence et la créativité5. La religion de plus en plus absente dans le monde occidental actuel est peu à peu remplacée par la science, apportant le salut à l’homme. Désormais aux religions et à celle du Christ en particulier se substitue la religion de la science, une religion toujours d’une haute actualité ressassant son credo dans le milieu scientifique et dont les desservants sont les nouveaux clercs6

Depuis la révolution industrielle mais plus encore depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la technique et les sciences (les sciences que Jean-Marie Pelt qualifie de scientisme) sont devenus des ‘phénomènes de société’ au sens le plus large du terme. En effet, elles ne concernent pas qu’elles mais sont liés aux systèmes économico-politiques en place dans tous les pays développés7. Nous vivons en effet dans un monde qui est marqué par ce qu’on appelle parfois le darwinisme social8. Il résulte donc de ce darwinisme social qu’économie, science et technique sont intimement liés ensemble: la science et la technique développent des savoirs et des technologies nouveaux afin de pourvoir aux besoins des populations des pays développés ce qui génère pour ces mêmes pays une économie forte capable de subventionner d’avantage la recherche. La science, la recherches sont prises dans ce tourbillon. Les voici entièrement sous la coupe de l’économie [...] quand la science tourne au scientisme, elle me déplaît; mais quand elle est en plus pieds et poings liés à l’économie, elle me déplaît absolument9. En effet, le problème principal qui se pose est celui de l'ingérence de systèmes financiers dans les sciences et les techniques: le débat sur les OGM m’a aussi donné à réfléchir [...] quelques multinationales [...] dont j’ai découvert l’énorme puissance que je ne soupçonnais pas [...] on développe un lobbying intense et ils (les agriculteurs) n’ont plus qu’à plier10. La problématique semble donc clairement posée: la science et la technique ont pour but affiché de permettre une meilleure vie aux hommes hic et nunc sans se soucier des conséquences à longue échelle sur la nature et sur l’homme, l’économie et le bénéfice semblent être les motivations premières de l’agir11. Quelle meilleure définition du capitalisme: par un glissement sémantique très suggestif, les biens...c’est le Bien! La pauvreté, le malheur, le Mal12. Ainsi, selon l’auteur, la nature n’a cessée d’être humanisée, au sens marxiste, depuis le XVIIIè siècle. Rousseau déjà fait l’éloge de la bonne nature qui est généreuse, qui prodigue en abondance ses bienfaits aux hommes afin qu’ils puissent vivre confortablement, se procurer des ressources, réduire au maximum leurs contraintes, faire de la terre un inépuisable réservoir de richesses [...]La nature n’est plus alors perçue comme source d’émotion, d’émerveillement et de contemplation, mais comme source d’enrichissement13. Or, il s'avérera bien vite que cette logique mène à l’impasse [de] la poursuite d’un mécanisme implacable ou la Terre est perçue comme une réserve de ressources [...]que l’on vide sans le moindre souci des générations futures [...]mais aussi comme un dépotoir de déchets qui s’accumulent [...]portant de graves préjudices à l’environnement et à la santé14 A ces considérations sur la crise écologique liée à la fois au souci d’une vie meilleure et de la science et de la technique asservies par l’économie correspond également une anthropologie nouvelle, la crise écologique ne touche donc pas que la nature mais également l’homme dans son être- homme.

En effet, la domination unilatérale de l’homme sur la nature et l’exploitation de celle-ci au service du seul confort de l’homme indépendamment des conséquences sur la nature et les générations futures génère de facto une anthropologie nouvelle. Le modèle de l’homme nietzschéen ou hégélien qui “se pose en s’opposant “ c’est le modèle communément admis dans notre société [...]Nos engins techniques, ces gros engins jaunes qui circulent partout nous donnent un sentiment de domination sur la nature que les générations précédentes n’ont pas connu15. L’homme ne se voit plus que dans une position de domination. Or, pour Jean-Marie Pelt ce positionnement procède d’une erreur de jugement: cette attitude de domination de la vie, y compris de sa propre vie dont on se dit maître et qu’on prétend régenter selon notre seul bon vouloir[...]se fonde sur une erreur de raisonnement et plus précisément de jugement16. Le rejet depuis les Lumières de la religion contribue également à la modification de l’anthropologie qui n’est plus d’essence biblique ou chrétienne mais sous ce Ciel et sur cette Terre désormais purgés de la présence divine, l’homme peut régner sans partage, et la science moderne exercer son empire sur la nature17. En effet, Jürgen Moltmann souligne également ce fait que même si la foi chrétienne n’est pas rejetée ipso facto, elle s’en trouve néanmoins modifiée: l’homme rejetant Dieu en dehors de la création, le considère comme le Tout-Puissant, la transcendance absolue à laquelle s’oppose l’immanence absolue du monde. L’homme voulant se faire imago Dei ne peut le devenir qu’en se faisant l’imago de ce Dieu tout-puissant, dominant la terre et exerçant sur elle son pouvoir18. De plus, depuis le XVIè siècle et en ce sens, le Petit Catéchisme de Luther résume la façon de penser de l’époque en disant “Je crois en Dieu qui m’a créé et qui me sauve”19. En effet, la foi devient individuelle, le salut aussi. Puis la science poursuivit son chemin, s’emparant de la nature et laissant l’homme seul avec Dieu, l’idéalisme chrétien invitant chaque croyant à n’avoir cure que de son âme. La rupture entre le christianisme et la nature était consommée20. Or, comment avoir le recul nécessaire pour évaluer objectivement la pertinence d’une découverte scientifique ou d’une avancée technologique? Face à nos technologie ultrasophistiquées, affirmant le primat de l’esprit humain et de la main de l’homme, la vie n’a plus qu’à bien se tenir, à se “rendre”,à s’aplatir. [...] Y aura t-il un coût à payer pour les générations futures? Allons-nous impunément engendrer de nouvelles maladies?21. Ce sont les questions qu’entant que scientifique Jean-Marie Pelt se pose devant le constat des causes de la crise écologique qu’il dresse. Elle serait donc due à une évolution exponentielle de la science et de la technique liée à l’économie et à la politique et parallèlement à la perte de vitesse du sentiment religieux et du développement d’une anthropologie et d’une cosmologie anthropocentrique. Il souligne à plusieurs reprises qu’il n’existe plus d’éthique dans le domaine scientifique, que seuls les résultats et la course en avant importent.


Face à ces constats, il est nécessaire pour Jean-Marie Pelt de revenir aux messages religieux qui ont pétri les cultures avant qu’elles ne deviennent technologiques et scientistes. Il s’agira ici de s’intéresser principalement au christianisme et au judaïsme22. De prime abord, il semble que les religions ne développent pas de message propre à la nature, à son respect et à l’attitude à adopter par rapport à elle. Or, il n’en est pas ainsi. Le judaïsme développe une conception intéressante à bien des égards pour une pensée écologique contemporaine. En effet, dans le judaïsme, dans le récit de la Genèse, la création tout entière est considérée comme “bonne”(Gn1, 1-31 et 2, 1-4a). Dans ce récit magistral la parenté de l’homme et des animaux déjà se dessine, puisque tous sont créés le même jour, le sixième et dernier de la Création avant le repos du septième, le Shabbat23. De cette affirmation se dégagent deux idées qui seront traitées séparément: d’une part que l’homme et l’animal sont créés en dernier avant le Sabbat et d’autre part qu’ils soient créés ensemble.

  1. Premièrement donc le récit de la Genèse affirme que l’homme et l’animal sont créés juste avant le repos du Sabbat. Longtemps, cette idée a été utilisée à des fins anthropocentriques faisant ainsi de l’homme la ‘couronne de la création’24. Or, Jean-Marie Pelt souligne que tout au long de l’histoire d’Israël avec Dieu, Dieu ne cesse d’établir des alliances avec son peuple. Cette alliance se concrétise dans les rapports que l’Hébreu entretient avec la nature, et d’abord avec la terre dont l’homme n’est que l'usufruitier 25. Donc, l’homme devient imago Dei en prenant soin de la création, en étant le lieu-tenant de Dieu sur terre. Le fondement scripturaire du rôle de l’homme dans la création est donc d’en prendre soin. Un midrach [...] précise cette mission de l’homme: “ [...]prends garde de ne gâter ni de détruire mon monde, car il n’y aura personne pour le réparer après toi.” Cette tâche confiée à Adam, c’est l’humanité qui doit l’accomplir, participant ainsi à son tour à l’oeuvre de la Création en harmonie avec le Créateur, le cosmos et tout le monde vivant26. Créé juste avant le Sabbat, l’homme n’est donc pas la ‘couronne de la création’ mais la créature orientée vers le Sabbat. Bien qu’il soit appelé à être co-créateur, à poursuivre l’oeuvre du Créateur, l’homme ne cultivera pas la terre le jour du sabbat, en souvenir de la sanctification du septième jour [...]Mais la Bible invente également l’année sabbatique [...]27. Dans une pensée voulant préserver l’environnement dans une pensée écologique, le symbole du repos du Sabbat est intéressant. J. Moltmann développe cette idée et en arrive à la conclusion que c’est dans le sabbat et par le sabbat que Dieu a “achevé” sa création, et c’est dan le sabbat et par le sabbat que les hommes reconnaissent que la réalité dans laquelle ils vivent et qu’ils sont eux-même est la création de Dieu28. La création n’est donc pas orientée vers l’homme mais vers le Sabbat, la création de l’homme juste avant le Sabbat fait ainsi de lui la créature en laquelle sont récapitulées toutes les autres créatures29Ainsi, en insérant dans la pensée écologique la tradition juive du sabbat, l’homme redécouvre la nature en tant que telle et dont il fait partie et non comme un objet disponible à sa domination. Jean-Marie Pelt reprend également cette idée de récapitulation dans l’homme de toutes les créatures et du lien entre toutes les créatures et l’homme en termes de microcosme et macrocosme30. Comme disent nos Pères, l’homme est un microcosme, un résumé de tout le cosmos. Il n’y a aucune séparation entre l’homme et la nature. La nature vit par l’homme et l’homme vit par la nature31

  2. Deuxièmement, la Genèse affirme que l’homme et l’animal ont été créés ensemble, que tous deux sont pénétrés du même souffle (Qo, 3, 18-21), de la ruah divine, du souffle de vie32.Pour l’homme de la Bible, les sorts de l’homme et de la nature sont étroitement liés. Leur interdépendance est implicitement admise dans le récit du Déluge où ils sont sauvés conjointement33. Directement lié à cette interdépendance de l’homme et de la nature par la ruah divine qui les habite tous deux, est dans la tradition juive la doctrine de la shékinah, de l’inhabitation divine dans la création34. Derrière toute réalité, il y a la Vie: c’est la Présence du Père-source de toute chose. Cette Vie [...] c’est la présence de l’Esprit Saint35. Ainsi, sans pour autant tomber dans une sorte de panthéisme, il est possible de reconnaître la main de Dieu en toutes choses et ainsi poser un regard neuf sur la nature. Nous vivons dans le Milieu Divin, comme disait Teilhard de Chardin [...]La pensée de Dieu est continuellement présente [...] Ce n’est pas une prière formelle, c’est une Présence continue36.

Enfin, avant de conclure cette partie sur la pensée juive, il ne faut pas omettre la transgression de l’homme, la chute, le renvoi de l’homme hors de l’Eden. En outrepassant les limites qu’autorise l’ordre cosmique, en cédant au serpent qui leur dit “si vous en mangez, vous serez comme Dieu. Vous déciderez vous-mêmes ce qui est bon et ce qui est mauvais”(Gn3, 5), en tirant orgueil de cette intelligence qui le place au sommet de la Création, l’homme [...]cesse d’être le jardinier de la nature pour en devenir l’exploitant et bientôt l’exploiteur37. L’homme était image et ressemblance de Dieu mais en cédant à la tentation d’exister par soi-même et en refusant d’être le ‘gestionnaire’ de la création, l’homme a désobéi, par orgueil38.

Avec le christianisme s’opère un tournant majeur dans la pensée: en effet, le Dieu Tout-puissant dont il était question en termes de monothéisme absolu a changé, il se transforme en monothéisme trinitaire: Père, Fils et Saint Esprit. Voici que la diversité si chère aux écologistes se lit dans la nature même de Dieu39. Ce passage majeur d’un Dieu unique souverain à un Dieu unique trinitaire ne reste pas sans conséquences sur l’anthropologie. En effet, l’homme entant qu’imago Dei devient ipso facto imago Trinitatis. Ce n’est donc plus en se conformant à la domination d’un Dieu Tout-puissant que l’homme arrive à son accomplissement mais bien en menant une vie d’alliance avec les autres hommes mais aussi avec toute la création40. Dans la foi chrétienne, la venue du Fils de Dieu, du Messie, entame les derniers temps, la création toute entière tend donc vers son achèvement ultime. Ainsi, Jean-Marie Pelt souligne cette dimension universelle du salut apporté par le Christ, ce n’est pas seulement l’homme qui est sauvé, c’est la création tout entière. La dimension cosmique du christianisme, si difficile à percevoir dans notre monde désacralisé est omniprésente dans l’évangile de Marc, le plus ancien, et chez saint Paul [...]Marc situe l’épisode du retrait de Jésus au désert, après son baptême, dans une unité cosmique [...]Il occupe donc la position centrale de médiateur entre les créatures angéliques et les créatures non humaines. Il annonce ainsi la réconciliation autour de l’homme de tous les membres de la famille de Dieu41. Ainsi, symboliquement, toutes les créatures se retrouvent autour de leur Créateur, le Logos Eternel de Dieu fait chair et habitant dans la création. Jean-Marie Pelt rappelle également que dans le même Evangile de Marc, le Christ envoie ses disciples proclamer l’évangile à toutes les créatures42. Dans les épîtres pauliniennes également cette idée est reprise, ainsi Eph 1, 10: l’Univers entier réuni sous un seul chef, le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre43. Le rapport que l’homme entretient avec la nature doit donc être une relation harmonieuse, en communion, par analogie à la communion des hypostases divines mais également avoir une visée eschatologique. On croirait entendre le prophète Isaïe dans sa sublime évocation de la fin des temps où la nature elle-même sera réconciliée (Is1, 11, 6-8)44. Jean-Marie Pelt en arrive donc à la conclusion que loin d’avoir dénaturé la nature, d’avoir désenchanté le monde, le christianisme est vraiment en harmonie avec la nature comme le montre la vie des Pères du Désert et des ermites vivant en étroite symbiose avec la nature. Jean-Marie Pelt rappelle également à ce titre que le christianisme latin a perdu cette dimension de la foi, que le christianisme oriental a largement conservée. La tradition orthodoxe met en scène d’authentiques contemplatifs [qui] insistent sur la dimension cosmique du salut. Pour Berdiaev, “mon salut et ma transfiguration sont liés non seulement à ceux des autres hommes, mais à ceux des animaux, des plantes et des minéraux, à leur insertion dans le royaume de Dieu qui dépend de mes efforts créateurs(...)45.


Jean-Marie Pelt insiste donc sur le fait que le christianisme et l’écologie ne sont pas contradictoires mais que bien plus, ils se complètent. Pour lui, il faut réellement redécouvrir une spiritualité de l’écologie. En effet, le message chrétien, la foi chrétienne ne sont pas contradictoires avec le respect de la nature, la deuxième partie de ce devoir a tenté de le montrer. Il insiste sur le fait que le Christ lui-même était proche de la nature et que in fine son message était profondément écologique. Comme les Hébreux, Jésus vivait au coeur d’un triangle parfait dont Dieu était le sommet, les hommes et la nature formant les côtés 46. De plus, et c’est sans doute un fait très marquant, Jésus sanctifia le monde végétal dans lequel il vivait comme jamais personne avant lui ne l’avait encore fait, assimilant le pain issu du blé à son propre corps, le vin issu de la vigne à son propre sang47. En célébrant l’Eucharistie, l’homme rend grâce à Dieu pour la création et par elle. C’est la dimension sacerdotale et eucharistique de l’homme imago Dei qui se manifeste dans la célébration de l’eucharistie: l’homme rend grâce à Dieu pour toute la création devant le Créateur. Selon saint Irénée de Lyon, évêque du IIè siècle, avec l’eucharistie, la Création entière est récapitulée et offerte à Dieu48Ainsi, la liturgie elle-même revêt une dimension cosmique et est en accord profond avec la nature. Toute la liturgie chrétienne est comme enchâssée dans la nature qu’elle célèbre49. Ainsi le botaniste évoque t-il la fête de Pâques, la date de Noël et celle de la naissance de St Jean-Baptiste qui trouvent toute leur symbolique dans le cycle de la terre autour du soleil, la liturgie des heures qui trouve elle sa symbolique dans le rythme du soleil dans le ciel durant la journée... Ainsi, la prière et le cosmos se trouvent étroitement liés. Le silence est lié à l’apaisement que produit la nature [...] je le trouve aussi quand je rentre dans une église [...] on retrouve de nouveau les piliers sur lesquels nous nous appuyons depuis le début: le contact avec le mystère et le contact avec la création50. Dans le christianisme, la nature est donc profondément spirituelle, la louange de Dieu se célèbre pour et par la création .

Dans la tradition chrétienne, Jean-Marie Pelt souligne l’importance de deux figures qui ont su déceler la présence de Dieu dans la nature: d’une part il s’agit de Hildegarde de Bingen et d’autre part, de saint François d’Assise, saint patron de l’écologie. Hildegarde de Bingen, cette abbesse rhénane du XIIè siècle est connue pour ses visions. Les animaux accomplissent les lois divines et ce sont les hommes qui ne les accomplissent pas. Et parce qu’ils ne les accomplissent pas, ils créent beaucoup de malheurs, non seulement des animaux justement, mais aussi vis-à-vis d’eux-mêmes51. Le message de la Prophetissa teutonica semblent être d’une actualité brûlante, près de neuf siècles après sa rédaction. Au XIIè siècle, Hildegarde de Bingen insiste sur la responsabilité de l’homme dans la détérioration de la nature . Elle prophétise littéralement la crise écologique [...]elle parle de la nature “bouleversée” qui “perd son équilibre et qui inflige aux hommes de grandes et nombreuses tribulations afin que l’homme qui s’était tourné vers le Mal, soit par elle châtié” [...] Le réchauffement climatique, généré par l’émission des gaz à effet de serre produits par l’homme, illustre ce propos: la nature nous “punit” bel et bien pour nos excès52. Plus connu qu’Hildegarde est saint François d’Assise. Saint François semble représenter aux yeux de Jean-Marie Pelt l’exemple parfait pour une spiritualité chrétienne de l’écologie. Je me retrouve très bien avec François d’Assise [...] Dans le rapport à la nature et surtout dan cette idée saugrenue qu’il avait que les oiseaux chantent pour le Bon Dieu53. Le pauvre d’Assise résume en effet dans sa pensée de nombreux points chers voire même centraux de l’écologie: la sobriété, la fraternité de toutes les créatures, la louange pour la création, l’écoute de Dieu dans la nature. François voyait dans la nature la grandeur et la beauté de l’oeuvre de Dieu. Il se sentait en harmonie profonde avec la création54. La sobriété est donc le premier point de la spiritualité franciscaine que le botaniste messin a retenu. En effet, c’est elle qui représente le pilier central de la spiritualité écologique chrétienne et est aussi au coeur du message évangélique. La sobriété évangélique, cette sobriété qui est aujourd’hui une des valeurs majeures de l’écologie en ceci qu’en limitant la consommation, elle limite du même coup l’exploitation éhontée des ressources de la planète55. Cette sobriété franciscaine évite donc le hold-up formidable sur la nature56. Cette sobriété chère à la pensée franciscaine trouve dans le monde contemporain une résonance particulière : François nous livre aussi un témoignage de sobriété, une valeur elle aussi très actuelle à l’heure ou le consumérisme dévoyé ne cesse de créer de faux besoins assujettissant nos contemporains à une perpétuelle fuite en avant à la recherche d’un bonheur que François leur promet dans une vie sobre où il y a plus à donner qu’à recevoir57. En effet, François a développé le coeur, la sensibilité et non l’intellect. Ce qui prime est donc la sympathie de toutes choses, ce qui est développé est donc une pensée du laisser et non du prendre, du “Non-Agir”, ainsi, il est si totalement et à chaque instant à l’écoute de Dieu, que Celui-ci le conduisait directement. François était à un tel point dans l’abandon (le “Non-Agir”) qu’il devenait conforme au Christ et qu’il Le laissait agir en lui58. Saint François parlait des créatures comme de ses frères et soeurs dans son cantique des créatures. Ainsi, lui cherche et trouve Dieu immédiatement dans la nature et la lecture de l’Ecriture sainte59. Jean-Marie Pelt considère donc François comme une des grandes figures de la spiritualité occidentale, un écologiste avant la lettre grâce à son contact fraternel avec les animaux et son amour de la nature60. C’est en ce sens que Jean-Paul II nomma François d’Assise saint patron de l’écologie. En effet, plus que jamais, l’écologie nécessite une spiritualité qui puisse sous-tendre à l’auto-limitation des possibilités de l’homme. Là où Hans Jonas propose une heuristique de la peur, Jean-Marie Pelt préfère une vision spirituelle de la nature, de la création61. A la vision utilitariste de la conservation de l’être tel de l’homme afin que l’humanité continue d’exister, se substitue ici une vision d’inspiration franciscaine: de respect et d’émerveillement.

Il s’agit là en effet de la dimension la plus universellement admissible pour le plus grand nombre, croyants ou non: celle du respect de la beauté. Jean-Marie Pelt part pour décrire cette approche phénoménologique de la nature du sentiment et non de l’intellect: cette approche des petits pois, des haricots, et des fleurs, c’était une approche affective, intuitive, contemplative [...]Mais avant de disséquer, j’étais d’abord séduit par leur beauté62. Cette beauté dans la nature invite au respect mais au-delà de cet aspect purement esthétique, les traditions spirituelles chrétiennes ont également développé l’idée de la beauté de la nature comme reflet du visage de Dieu. Ainsi saint François d’Assise et Hildegarde de Bingen tous deux à leur manière ont reconnu Dieu dans la nature63, la beauté est également une constante dans l’orthodoxie: elle est le lieu même de l’Alliance entre Dieu et l’homme64. Ainsi, dans une spiritualité de l’écologie telle que semble la concevoir Jean-Marie Pelt, l'émerveillement devant la beauté, la contemplation doivent primer sur le raisonnement scientifique: avant d’expliquer comment fonctionne la nature avec des arguments scientifiques, il y a l'émerveillement en première approche [...] la recherche de la beauté a déserté notre civilisation. Il y a cependant dans l’écologie l’idée qu’il faut protéger l’harmonie des sites et des paysages. Là se cache une authentique recherche de beauté65. A cette quête de la beauté, du visage du Créateur révélé dans la nature doit également se joindre la quête de paix, de la justice et de la justesse. Inventons un autre langage, d’autres comportements fondés sur le respect,la miséricorde, le pardon, ce qui n’exclut nullement la quête de justice et plus encore de justesse [...]L’écologie appelle à un renforcement de la communauté internationale, notre “Terre-Patrie”(...)66. L’écologie nécessite donc non seulement un fondement spirituel mais également une éthique sociale qui soit parallèle à cette spiritualité et qui en soit imprégnée: si nous n’introduisons pas ces notions de complémentarité, de complémentarité, de symbiose, de mutualisme, nous avons une vision totalement déformée du réel [...]Puis il y a la solidarité écologique entre tous les êtres humains, et les autres êtres qui peuplent la planète, les plantes, les animaux67. La solidarité que préconise Jean-Marie Pelt postule donc également l’idée de fraternité (on rejoint ici les idées théologiques de J. Moltmann et la spiritualité de François d’Assise: la communauté créaturelle d’une part et la fraternité cosmique du cantique des créatures d’autre part), fraternité qui est un concept commun à la plupart des spiritualités. Ainsi observe t-on que pour développer une pensée d’écologie chrétienne, l’éthique requise à l’écologie a nécessairement besoin d’une spiritualité qui nourrisse les impératifs dictés par l’éthique. Cette invitation à la modération n’est pas qu’une exigence morale. Elle repose aussi sur une exigence de justice et de partage68. Ici est à nouveau présente cette union entre éthique et spiritualité. L’écologie ne peut pas se réduire à des considérations économiques, politiques et sociales, il faut une écologie nouvelle, une “métaécologie” qui intégrerait la puissance spirituelle de l’homme, seule capable d’assurer la paix dans la nature et entre les hommes [...] seule voie ouverte sur le futur, qui intègre aux acquis des grands courants spirituels ceux plus récents et universels de l’écologie 69.


In summa, à l’heure où l’écologie devient un grand débat de société, représentant des enjeux économiques, politiques, sociaux majeurs tant dans le présent que pour l’avenir, il est intéressant d’observer le positionnement d’un scientifique, spécialisé dans l’écologie et ouvertement croyant sur ce problème. Après avoir tenté de montrer quels étaient les tenants majeurs de la crise écologique en première partie, puis après avoir présenté la vision du judaïsme et du christianisme sur la nature et les répercussions de ces visions sur l’écologie dans une seconde partie et enfin après avoir tenté de présenter les spiritualités chrétiennes en lien avec l’écologie, il semble s’imposer la conclusion suivante qui est celle partagée par Jean-Marie Pelt dont nous avons tenté de présenter la pensée: si tout à coup les Eglises employaient un langage fort sur la sauvegarde de la création,elles se trouveraient alors en plein accord avec cette sensibilité nouvelle, aujourd’hui si largement répandue. Et cet accord se situerait en-deçà du débat sur la modernité, permettant un réel consensus sur ces valeurs partagées par le plus grand nombre [...] Il y a une prise de conscience de la nécessité de protéger les êtres vivants, animaux et végétaux en voie de disparition [...] bref on développe une forte empathie avec l’ensemble de la création70. Profitant ainsi de l’engouement suscité par la sauvegarde de l’environnement, l’Eglise, en communion oecuménique avec d’autres grandes Eglises chrétiennes pourrait parler d’une seule voix à l'ensemble des chrétiens. La spiritualité écologique présentée par Jean-Marie Pelt ne peut que sous-tendre à une éthique chrétienne authentique et universelle sur le respect et l’avenir de la création. L’Eglise a un grand rôle à jouer dans ce débat encore trop dominé par la science, l’économie et les mouvances spirituelles du new-age entre autres.



Bibliographie.


  1. Sources

  • PELT, Jean-Marie, Nature et spiritualité, Fayard, Paris, 2008.

  • PELT, Jean-Marie, Dieu en son jardin: entretiens avec Rachel et Alphonse Goetmann, Desclée de Brouwer, Paris, 2004.

  • PELT, Jean-Marie, C’est vert et ça marche, Fayard, Paris, 2007.

  • PELT, Jean-Marie, “Regarder l’avenir”, dans L’homme entre Terre et Ciel: nature, écologie et spiritualité, Editions Jouvence, Saint-Julien-en-Genevois, 2007, p. 13-32.

  • PELT, Jean-Marie, Préface à HUBAUT, Michel, BASTAIRE, Jean, Approche franciscaine de l’écologie, Editions franciscaines, Paris, 2007, p.7-10.


  1. Bibliographie

-MOLTMANN, Jürgen, Dieu dans la création: traité écologique de la création, Cerf, Paris, 1988.

  • JONAS, Hans, Le principe responsabilité: une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, 2008.


  1. Sitographie

______________________

1J-M PELT, C’est vert et ça marche!, p.11.

2 Idem, p. 21.

3 J-M PELT, Nature et spiritualité, p. 192.

4 Hans JONAS, Le principe responsabilité: une éthique pour la civilisation technologique, p. 25.

5 idem, p. 26.

6 Nature et spiritualité, p. 206.

7 Cf. Idem, p.228: “la science, naturellement toute entière au service de l’économie et qui lui fournit l’arme absolue de son succès et de sa pérennité: les technologies”.

8 J-M PELT, Regarder l’avenir, dans L’Homme entre Terre et Ciel, p. 26.

9 J-M PELT, Dieu en son jardin, p. 58.

10 idem, p. 71.

11 Cf. Nature et spiritualité, p. 200.

12 Idem, p. 219 .

13 Idem, p. 222.

14 Idem, p. 277.

15 Dieu en son jardin, p. 181.

16 Idem, p.81.

17 Nature et spiritualité, p. 197 et Dieu en son jardin, p. 84: “ce ne sont plus désormais les idéologies philosophiques ou politiques qui nous promettent des lendemains qui chantent, mais la science”.

18 J. MOLTMANN, Dieu dans la création, p.34: “ Par une aspiration illimitée à la puissance, les hommes devaient devenir semblables à Dieu, le ‘Tout-puissant’; s’ils invoquaient sa toute puissance, c’était pour justifier religieusement leur propre puissance” .

19 Cf. M. LUTHER, Petit catéchisme, en particulier les articles 1 et 2 de la seconde partie sur la foi chrétienne.

20 Nature et spiritualité, p.201.

21 Dieu en son jardin, p. 82.

22 Pour cette partie, nous nous inspirerons, parfois sans le citer directement de l’ouvrage de J-M PELT, Nature et spiritualité, particulièrement des chapitres 6 et 7 de la première partie de son ouvrage.

23 Nature et spiritualité, p. 129-130.

24 Cf. J. MOLTMANN, ibid. qui développe cette idée de l’homme couronne de la création.

25 Nature et spiritualité, p. 137.

26 Idem.

27 Idem, p. 137-139.

28 J. MOLTMANN, ibid., p. 351.

29 Idem, p.99-100: “En connaissant le monde comme création, l’homme fait l’expérience d’une communauté créationnelle et entre en elle [...]L’homme est capable et c’est son destin, d’exprimer la louange des créatures devant Dieu”.

30 Cette idée est également reprise par Hildegarde de Bingen que Jean-Marie Pelt cite également et dont il sera question plus loin dans ce devoir. Cf. Hildegarde de Bingen, Liber Divinorum Operum, 876/7« tout comme l’artiste à ses formes selon lesquelles il fait ses récipients, de même Dieu crée la forme de l’homme d’après l’édifice de la structure du monde, d’après l’ensemble du cosmos ».

31 Dieu en son jardin, p.187.

32 Cf. Nature et spiritualité, p. 139.

33 Idem, p. 141.

34 Il est intéressant de souligner la racine étymologique du terme écologie: la science de la maison. C’est J.MOLTMANN qui y rend attentif dans l’introduction à son traité écologique de la création.

35 Dieu en son jardin, p.135.

36 Idem, p.186.

37 Nature et spiritualité, p.142.

38 M. HUBAUT, Approche franciscaine de l’écologie, p.51: “L’homme ne peut redevenir un bon jardinier pour collaborer avec Dieu à l’achèvement de la création que s’il renonce à se rendre complice des forces du mal qui déshumanisent, défigurent l’homme et, à travers lui, dénaturent la création”.

39 Nature et spiritualité, p. 160.

40 Cf. J. MOLTMANN, ibid., p. 24: “Si l’Esprit Saint est ‘répandu’ sur toute la création, il fait de la communauté de toutes les créatures avec Dieu et entre elles, cette communauté de la création par laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu”. Se constitue donc une communauté créaturelle à l’image de la communion des hypostases divines.

41 Nature et spiritualité, p.176.

42 Mc 16, 15,Cf. Nature et spiritualité, p. 177.

43 Cf. J. MOLTMANN, ibid., p. 244: “le désir de toutes les créatures sera satisfait quand se réalisera [...] la parousie du Christ, avec laquelle la gloire divine entre dans la création pour la libérer et la transfigurer”.

44 Nature et spiritualité, p. 181.

45 Idem, p. 204.

46 Idem, p.159.

47 Idem, p.172.

48 Idem, p.175.

49 Idem.

50 Dieu en son jardin, p.86.

51 Idem, p.190.

52 Nature et spiritualité, p.182-183.

53 Dieu en son jardin, p.99.

54 J-M PELT, préface à M. HUBAUT, J. BASTAIRE, Approche franciscaine de l’écologie, p.7.

55 Nature et spiritualité, p.216.

56 Dieu en son jardin, p.206.

57 Préface à M. HUBAUT, J. BASTAIRE, Approche franciscaine de l’écologie, p.8. Cf. Aussi Nature et spiritualité, p. 278: “Ainsi chacun se sent pauvre de quelque chose, inconscient de ce que la sobriété est spirituellement et moralement une richesse”.

58 Idem, p.160-161.

59 Nature et spiritualité, p.184.

60 Regarder l’avenir, dans L’Homme entre Terre et Ciel, p.30.

61 Cf. H. JONAS, Le principe responsabilité, entre autres p. 68: “se procurer la représentation du malum qui doit être craint constitue la première obligation de l’éthique d’avenir”. Et sur l’idée de la conservation de l’être tel de l’homme, cf. Chapitre V, 1, 1-2.

62 Dieu en son jardin, p. 18.

63 Idem, p.190.

64 Idem, p.149.

65 Idem, p.146-147.

66 Nature et spiritualité, p.281.

67 Regarder l’avenir, dans L’Homme entre Terre et Ciel, p. 29-30.

68 Nature et spiritualité, p.279.

69 Idem, p.280.

70 Dieu en son jardin, p.162-163.

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