Partager l'article ! Soeur Emmanuelle, une vie donnée: Sœur Emmanuelle, une vie au service des plus pauvre ...
Sœur Emmanuelle, une vie au service des plus pauvres.
« Je sais que Dieu est présent dans ma vie. Alors, cela vaut la peine de courir et d’aider les autres. Et je me dis : vas-y, Emmanuelle, cours, va ! »
Sœur Emmanuelle, Madeleine Cinquin, de son nom de baptême est née le 16 Novembre 1908 à Bruxelles en Belgique. Petite, alors qu’elle a cinq ans, son père décède accidentellement. «L’événement qui m’a sans doute le plus marquée dans ma vie s’est déroulé un dimanche matin sur la plage de la Mer du Nord, en Belgique[…]J ‘ai crié ‘Papa ! Papa !’ mais je n’avais plus de papa. En quelques secondes tout avait basculé » Cet événement tragique la marquera toute sa vie ainsi que sa spiritualité avec ce constat extraordinaire que fait une petite fillette de six ans devant la Crèche « Pourquoi est-il descendu du Ciel ? Tu m’as dit que papa était au Ciel. On y est bien non ? […]je ne comprenais encore rien à l’Incarnation – j’ai entrevu deux choses qui allaient me marquer pour le reste de ma vie : que le bonheur et la sécurité que j’avais vus disparaître en une seconde lors de la mort de mon père étaient remplacés par un plus grand bonheur et une plus grande sécurité apportées par un Dieu-Amour ». C’est ainsi dès les plus jeunes années de sa vie que Sœur Emmanuelle forgea son caractère fort, mais aussi sa révolte envers la pauvreté. C’est ainsi que dans son livre Jésus tel que je le connais, elle se remémore une réflexion qu’elle a eu devant cette Crèche d’une église de Londres « Petit Jésus, comme tu as dû avoir froid, tout nu sur la paille. Si j’avais été là, à Bethléem, je t’aurais pris avec moi sous les couvertures. Tu aurais quand même eu plus chaud qu’avec un âne et un bœuf ! ». Un peu plus tôt, elle fut déjà choquée par le contraste saisissant entre riches et pauvres : avec ses mots de petite fille, elle demande à sa mère « pourquoi n’a t-il pas un joli berceau en dentelle comme Jules(son petit frère) ?». Sa mère lui explique que Jésus a voulu partager la vie des gens pauvres… « partager la vie des gens pauvres. Cette phrase là a secoué mon cœur […] Je crois que les appels de la petite enfance sont ceux qui sont les plus déterminants pour une vie » Et effectivement, quelques années plus tard, c’est elle même qui couchera sur la paille et dans la boue pour partager la vie des plus pauvres : les chiffonniers du Caire.
Après ces premières prises de conscience de l’enfance, elle mène une vie comme toute fille de son âge issue de bonne famille : elle va à l’école, suit les leçons de catéchisme et prépare sa Première Communion, à la paroisse Saint-Vincent-de-Paul à Paris « j’avais dix ans bien sonnées. J’étais une petite fille assez insupportable. Il n’y avait que moi qui comptais. Je m’opposais à ma mère. » . Celui qui la marqua fut le vicaire de la paroisse chargé du catéchisme « il nous parlait du Christ d’une façon si vivante qu’on avait l’impression qu’il était là, devant nous. Il nous disait : ‘vous ne pouvez plus rien faire pour Lui car Il est au Ciel maintenant. Mais vous pouvez faire beaucoup pour tous ceux qui sont autour de vous’. Cela piquait mon imagination, et de l’imagination, j’en avait beaucoup » Cette exégèse du vicaire de la paroisse parisienne du double commandement d’amour que le Christ a laissé à son Eglise résonne de façon presque prophétique au vue de ce que la jeune Madeleine ferra de sa vie. Au-delà de la joie de porter une belle robe blanche, un joli voile, de recevoir des cadeaux ; elle découvre d’abord grâce à sa mère que ce qu’elle allait recevoir c’était l’Amour de Dieu « Jésus m’aime, il est descendu du Ciel pour moi ! Comme c’est beau ! J’étais une petite fille très romantique. » Quelques années plus tard, en 1920, Pie X déclara que les chrétiens biens disposés pouvaient communier tous les jours. « Tous les jours, mais c’est le rêve !A partir de demain je me lèverai avant tout le monde, dès que la cloche de l’église sonnera – à sept heures moins le quart – j’irais courir à Ta rencontre à la messe de sept heures avant d’aller à l’école » Elle sera toujours fidèle à ce rendez-vous quotidien avec le Seigneur, même dans son bidonville égyptien, elle prendra sur elle les deux heures de route qu’il fallait faire pour rejoindre l’église jésuite. « La vie éternelle ou – pour l’exprimer en termes plus modernes – un accroissement de vie et d’épanouissement, c’est exactement cela que me donne, depuis si longtemps, la communion de tous les jours ». « Je n’ai rien d’une exaltée, je me méfie de toute sensiblerie. Je ne vois pas Jésus, je ne le touche pas, je ne le sens pas à mes côtés, je sais qu’il est là, c’est tout. » répondra t-elle quand on lui demande ce qu’elle ressent pendant la Communion. Pour elle la Communion est un sacrement qui ne se suffit jamais à lui même c’est « un geste matériel érigé en symbole qui relie à l’amour de Dieu pour les hommes » mais qui ne trouve sa réelle signification qu’au travers d’un autre sacrement : « le sacrement qu’est la relation avec les autres ».
Très tôt, elle ressent l’envie d’entrer dans la vie religieuse. Durant son adolescence, elle vécut comme tout le monde, comme toutes les jeunes filles de son âges : flirts, amourettes passagères, occupations mondaines… D’ailleurs, même lorsqu’elle exprima ce désir d’aller à la messe tous les jours, elle raconte que « volage et versatile comme je l’étais, personne n’a voulu me croire à l’époque ». A l’école primaire des Dames-de-Marie à Bruxelles, on lui donna un livre retraçant en images l’épopée des premiers missionnaires en Afrique. A la fin de la lecture de ce livre, elle annonce solennellement du haut de ses onze ans « plus tard, je serais religieuse, missionnaire et martyre ». Elle ne reparlera plus de sa vocation avant l’âge de vingt ans. Elle se dit à elle même, à l’époque ou elle devait commencer à fréquenter les bals afin de trouver un homme à sa convenance – comme il était de coutume à l’époque dans les couches aisées de la société – « il faut savoir, ma petite chérie. Ou bien tu te fais religieuse, ou bien tu vas au bal et tu risques de te laisser prendre par l’ambiance. Car tu sais que tu es attirée par les garçons » C’est ainsi qu’à l’âge de vingt-et-un ans elle entra dans la congrégation Notre-Dame-de-Sion, rue Notre-Dame-des-Champs à Paris, malgré la désapprobation de tous, celle de sa mère en premier lieu. C’est dans son habit de novice « d’un ridicule achevé » qu’elle s’est enfin sentie « libérée de [sa]coquetterie, libérée du mâle, libérée du joug de l’argent »Lorsqu’on lui dit, qu’au vue de tout ce que sa famille lui a apporté, son choix de la vie religieuse et de la chasteté qui s’y rapporte est plus que paradoxal, elle répond qu’elle n’aime pas le concept de chasteté, qui selon elle est trop négatif, « cela veut dire qu’on a pas de rapports avec ». Elle dit qu’elle « a opté pour une fécondité et une vie plus grandes ». Elle a soif de l’Absolu, elle ne peut se restreindre à une seule personne. « C’est petit un homme. Ca tombe malade, ça vous contrarie, ça meurt. J’étais trop ardente, trop passionnée, trop absolue. D’ailleurs je ne suis pas sûre que j’aurais pu, à la longue, me satisfaire d’un seul homme ! ». Elle désirait et désire encore l’absolu, son plus grand bonheur est de rendre les autres heureux et de les sauver : les sauver de la mort physique et intellectuelle. « Parfois, j’ai carrément l’impression d’être dotée d’une fécondité physiologique ». Cet Absolu qu’elle recherchait jadis, elle le cherche encore… « Cela ne fait jamais que soixante-six ans que je recherche l’Absolu et il m’arrive encore de préférer continuer à lire un bon livre plutôt que d’aller prier ! » ironise t-elle. Cette nonchalance et ce caractère frivole ne lui ont pas rendu l’entrée dans la vie réglée facile…
En 1931, quand sa supérieure générale lui propose de poursuivre ses études de philosophie à la Sorbonne, elle refuse. « J’étais devenue religieuse pour m‘occuper de l’enfance malheureuse » Elle passa alors en cours du soir les diplômes nécessaires pour devenir institutrice stagiaire à l’étranger : elle explique que les enfants pauvres ne vont que rarement plus loin que l’école primaire. C’est ainsi qu’elle passa ses ‘humanités’ (l’équivalent du baccalauréat de philosophie). Après cela, elle fut envoyée à Istanbul ou elle passera vingt-trois ans. Le collège de la congrégation que recevait les filles de l’élite de la ville : filles de pachas, filles issues de la bourgeoisie, juives, orthodoxes ou musulmanes. A côté de ce collège, se trouvait une école destinée aux enfants pauvres (majoritairement chrétiens) qui elle était gratuite. C’est dans cette ‘annexe’ que fut affectée la jeune Sœur Emmanuelle « Jeune religieuse, j’ai demandé à être affectée auprès des enfants en détresse. C’est avec enthousiasme que j’ai reçu ma première mission auprès des bambins de l’école pauvre d’Istanbul, annexée au beau collège de Sion […]Les élèves riches du collège m’apportaient aussi leur contribution sous forme de vêtements et provisions. Mon idéal de justice commençait à se réaliser ! » Sous la pression de sa Mère Supérieure et après une grave maladie : la typhoïde, elle accepta au bout de trois années d’enseigner dans le collège des filles riches « à condition qu’on me laisse la possibilité de jeter un pont entre ces filles de pachas et le monde qui les entourait » Pour dresser ces ponts, elle envoya ses élèves faire des enquêtes sociales dans les quartiers pauvres. »Nous nous rendions régulièrement dans un orphelinat où chaque élève avait adopté deux enfants qu’elle traitait comme des petits frères en leur donnant des bonbons et des jouets achetés avec son argent de poche ». « Saint Basile de Césarée, Saint Jean Chrysostome, Saint Thomas d’Aquin et tant d’autres n’ont pas attendu pour prôner la destination universelle des biens. Je le répète après eux : une obligation morale s’impose aux privilégiés – ne pas refuser le partage avec ceux qui n’ont rien » C’est de cette conviction éthique de partage avec les plus pauvres, de la destination universelle des biens, que Sœur Emmanuelle fera son leitmotiv durant ses années en Turquie. En effet, ce qui compte pour elle n’est pas tant de transmettre la culture française aux filles de pachas (bien qu’elle accomplira à merveille son travail d’enseignante) que de sensibiliser ces jeunes filles riches à la misère de leur pays, cette misère qu’elles côtoient tous les jours sans la voir, protégées par les œillères de leur position sociale… Sans jamais faire de prosélytisme religieux pour tenter de convertir ces jeunes filles en majorité musulmanes, elle tente néanmoins de leur transmettre les valeurs chrétiennes de justice et de charité. « Le Christ l’a dit, il est venu pour les pauvres, les malades et les pécheurs. […]Mère Elvira (sa supérieure)nous avait interdit de mentionner le Christ, il me semblait important de leur faire connaître la réalité de leur pays et notamment de ces quartiers pauvres »
Une première phase de doutes intervient en 1931. En effet, cette année-là, elle entama ses études de philosophie à l’université d’Istanbul : elle devait enseigner à des terminales, la licence lui était donc nécessaire. Elle se lança alors à corps perdu dans la lecture des grands philosophes - Kant, Hegel, les Grecs, Camus ou encore Sartre – et dans les écrits de la psychanalyse naissante, elle étudia Freud. « Depuis un certain temps j’avais commencé à me poser des questions : de quelle manière Jésus était-il Fils de Dieu ? Est-il vraiment né d’une vierge ? Les miracles, le tombeau vide, la résurrection, tout cela était-ce vraiment authentique ?[…] Jeune et férue de ‘raison raisonnante’ je voulais avant de me lancer dans la théologie, poser des bases philosophiques capables d’apporter des certitudes à ces questions » Plus que des réponses, la philosophie la plongea dans le doute, dans l’incertitude. Elle se plongea dans ces études, découvrit les exégètes protestants qui attestaient la réalité historique de Jésus mais pas sa divinité, elle découvrit les autres grandes religions : l’Islam, le Judaïsme, le Bouddhisme… et finit par en arriver au constat suivant : « eux aussi paraissait apporter leur part de vérité. Peu à peu je réalisais qu’il n’y avait pas de vérité absolue. Plus je poussais mes recherches, plus j’avais l’impression de foncer dans les ténèbres » Ce n’est qu’en 1950, alors qu’elle vivait en Tunisie et qu’elle suivait des cours par correspondance à la Sorbonne qu’elle trouva une réponse à ses doutes chez Pascal « Pascal et son pari me disait : il n’y a pas de preuve définitive de Dieu. […] C’est Pascal qui a offert à ma raison la possibilité de continuer le chemin que j’avais choisi. C’était une réponse raisonnable qui, en même temps, me propulsait à la suite du Dieu-Amour pour lequel j’avais opté étant jeune »
Durant ses années en Turquie, sur les traces du schisme d’Orient, Sœur Emmanuelle a pu ouvrir son esprit au dialogue inter-religieux, aux autres cultures dans un respect et une écoute qui, avant Vatican II, relevaient encore de l’avant-garde… « Pour mes collègues, je n’étais qu’un dangereux schismatique. […] Catholique, apostolique et romaine, j’étais sur le bon chemin pour aller vers l’éternité bienheureuse. Et ceux qui n’étaient pas comme moi, eh bien, tant pis pour eux : ils n’étaient pas méchants, mais ils n’étaient pas sur la bonne voie ; ils étaient, comme on le disait avant, ‘dans la funeste erreur’[…] J’étais là en face d’hommes non-chrétiens dont la valeur était au moins égale à celle de certains catholiques[…] alors je me suis lancée avec frénésie dans l’étude de Mahomet, de Bouddha, du Talmud : il n’y avait pas plus de preuves de l’existence de Dieu que dans la Bible » Plus que d’enseigner à de jeunes filles riches, plus que de les sensibiliser à la pauvreté ambiante, Sœur Emmanuelle a réussi durant ces années en Turquie à s’ouvrir à un réel débat inter-religieux, à une réelle sensibilité et à un respect sincère pour les autres religions. Jamais, elle n’a imposé la religion catholique à qui que ce soit, elle a toujours été dans une démarche d’enseignement, de dialogue et de respect. « Aujourd’hui j’ai l’impression que les cloisons rigides qui séparaient mon esprit en plusieurs compartiments ont sauté. Disons que maintenant je pense que, pour accéder à la vérité, plusieurs chemins, plusieurs pèlerinages sont possible : ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La valeur d’un être humain ne dépend ni de sa religion, ni de sa culture, ni de sa couleur de peau mais de son cœur. Ce qui m’intéresse quand je rencontre un homme, c’est son comportement quotidien. […] Il m’a fallu des années pour comprendre que l’important, finalement, c’est l’homme »
La révélation : les années au bidonville du Caire
Longtemps appelé de ses vœux, c’est en 1971, alors qu’avait sonné pour elle l’heure de la retraite, qu’elle refusa une place ‘douillette’ en maison de retraite dans le sud de la France pour s’installer en Egypte. « A près de soixante-trois ans […] je me suis rendue compte avec une espèce de jubilation que j’étais enfin libre pour réaliser le rêve qui me tannait depuis la lecture du livre du Père Damien (celui sur les missionnaires) : rejoindre les plus malheureux de tous les hommes, les lépreux » Se situant en zone militarisée, elle ne put loger dans l’hôpital réservé aux lépreux, malgré le soutient de l’administrateur apostolique : Mgr Heim. C’est lui qui lui parlera des « zabbalines », ces éboueurs du Caire, les chiffonniers qu’elle affectionnera tant. C’est là qu’elle a découvert la vraie pauvreté, la pauvreté nue, qui hurle l’injustice. « En Egypte, j’avais le cœur soulevé par l’arrogance de certains touristes qui contemplaient avec une crainte admirative le chameau sur lequel ils se hissaient avec difficulté mais jetaient un regard de dédain sur le chamelier. Et pour cause : celui-ci n’était qu’un homme ! Gros richards, tonnais-je en moi-même : allez vous toujours mépriser votre semblable ? ». Ce n’est pas de la colère, ce n’est pas de l’indignation, c’est une réelle révolte : comment peut-on vivre dans l’opulence alors que des millions d’hommes souffrent ? « Pourquoi le petit Jésus est-il couché dans la paille alors que Jules a un berceau en dentelle ? », cette question de la petite Madeleine est encore présente… « Quand j’ai vu Embaba – une espèce d’immense fondrière parsemée de cabanes en vieux bidons qui disparaissait presque sous les monceaux d’ordures où broutaient des ânes et des cochons - , quand j’ai vu courant nu-pieds, les enfants, sales, habillés de loques, mais beaux comme des petits anges et rieurs, j’ai immédiatement su que c’est là que je voulais vivre » Bien que la réputation du bidonville aurait pu avoir raison de sa détermination (infesté par la drogue, l’alcool, les assassins, même la police n’osait pas y mettre les pieds) elle emménagea dans ce bidonville dans la cabanes à chèvres que Labib, un « homme de confiance » vida pour elle. « Et moi, j’ai tout de suite su que j’avais enfin trouvé la plénitude que je recherchais depuis si longtemps, dans l’Incarnation, le Christ fait chair […]ma nouvelle vie allait être, enfin, la mise en acte, la concrétisation de mon désir de suivre le Christ, le pauvre par excellence, qui était venu ‘ pour appeler non les justes, mais les pécheurs’ (Mc 2, 25)[…] Mon désir de cinquante ans était comblé » Pendant trois ans elle vécut donc dans le bidonville d’Ezbet-el-Nakhl, à partager leur vie en tous points : de la nourriture au confort en passant par l’hygiène et le mode de vie. La « El aroussa » (la mariée) comme on l’appelait à son arrivée, mangeait des fèves avec eux, partageait leurs poux, leurs joies, leurs peines. « Je le savais en théorie : depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse, la Bible raconte, à travers les grands prophètes, la préférence de Dieu pour les petits, les misérables. En passant par le Magnificat de Marie qui rend grâce à Dieu pour ‘avoir renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles’. A Ezbet-el-Nakhl, mes frères et sœurs chiffonniers sont devenus mes maîtres de catéchèse » C’est dans sa foi qu’elle a trouvé la force de vivre cette vie de pauvreté extrême : elle disposait de 2$ par jour. « Dieu a besoin des hommes, vivre ainsi son combat, jour après jour, vous donne du punch ». La soif de justice, le besoin que chaque homme soit reconnu dans sa dignité propre, quel que soit son mode de vie, son pouvoir d’achat, son métier, sa religion, voilà ce que revendique Sœur Emmanuelle. En vivant parmi les plus pauvres et en partageant leur vie, c’est le Christ et à travers lui le Dieu-Amour qu’elle rend présent et dont elle témoigne. Lui qui ne refusa pas de donner son propre Fils pour le Salut du genre humain. « Il y a une phrase du père de Foucauld qui m’est venue à l’esprit : ‘Si vous voulez trouver la dernière place, vous ne l’aurez jamais. Elle a été prise par le Christ. Mais si vous le voulez, vous pourrez prendre l’avant-dernière.’ Désormais, j’avais l‘avant-dernière place qui allait me permettre de vivre l’Incarnation du Christ. » « En attendant, le pauvre, c’est le Christ, et selon les paroles de Mère Teresa, ‘nous avons l’honneur de servir les pauvres, car ce sont eux qui ressemblent le plus au Christ »
« Parfois on me reproche plus ou moins ouvertement d’insinuer que la seule manière d’être solidaire des pauvres serait de s’installer, comme moi, dans une cabane à cochons. Ce n’est pas du tout ça, c’était la réalisation d’un rêve d’enfance » On pourrait croire que Sœur Emmanuelle fut bien naïve : vouloir sauver quatre-mille personnes à elle toute seule, les aider dans leur misère quotidienne, dans leurs malheurs (la mortalité infantile, l’illettrisme, la drogue, l’alcool, les meurtres…). Elle l’était sans doute un peu, sinon naïve en tout cas déterminée. « Quand je veux quelque chose, je finis toujours par l’obtenir » dira t-elle à de nombreuses reprises. Ainsi trouve t-elle une jeune femme médecin qui accepte de venir consulter dans le bidonville une fois par semaine. « Au bout d’un an, j’avais rendu visite aux quatre mille personnes vivant dans le bidonville ». Cet acharnement à ne jamais se résigner à la fatalité, à toujours aller de l’avant, « Yallah ! » est son moteur, ce qui lui permet d’avancer. Elle parcourra toute l’Europe à la recherche de fonds pour construire une école, pour soigner les enfants malades… « Je dois avouer qu’à la suite de ces contacts – qui malheureusement m’éloignait de mes amis chiffonniers – j’ai perdu quelque peu mon agressivité à l’égard des riches. Les bons chrétiens, les ‘bourgeois’ ont été d’une générosité telle que j’ai pu lancer, dans les trois bidonvilles, la construction non seulement d’un terrain de sport mais d’écoles et de dispensaires qui ont changé la vie des gens. » ces fonds lui sont venus tout naturellement, malgré ses ‘coups de gueule’ parfois virulents envers les ‘chrétiens nantis’, ‘bourgeois’, ‘bien pensants’. Un réel choc qui la poussa à amplifier le mouvement fut l’assassinat d’un jeune du bidonville : Baazak. Tué parce qu’avec ses amis, ne sachant quoi faire, se sont retrouvés dans un bar du bidonville à fumer du haschich et à boire un mélange de coca-cola et d’alcool à brûler (la boisson habituelle dans le bidonville : l’alcool rouge). Tué à cause de la pauvreté et de l ‘ivresse à vingt ans… « S’occuper des pauvres, c’est vouloir remplir le tonneau des Danaïdes. Quand au bout de dix ans, la situation a commencé à prendre tournure à Ezbet-el-Nakhl, des amis m’ont emmenée visiter un immense bidonville au sud du Caire, entre la Citée des Morts et Mokattam » « Quant à moi…A Londres, j’avais été éblouie par le bébé Jésus couché sur la paille. A Ezbet-el-Nakhl, à Mokattam et à Meadi Tora, j’ai vu chez mes voisines des nouveaux-nés couchés sur des chiffons. […]Jésus s’est incarné dans ma propre personne pour poursuivre son aventure de pauvreté et d’amour. Pour moi, les pauvres ont cessé d’être une construction théorique ou un idéal spirituel. Les chiffonniers m’ont permis de vivre la ‘science de l’amour’ dans la chair » « Pour Mère Teresa comme pour moi, Dieu est présent dans l’homme qui souffre. Dieu a choisi de se faire homme pour s’apparenter à lui, pour partager sa richesse et éprouver sa misère. Tout homme qui souffre est un frère du Christ souffrant. Mais Dieu est juste. S’il y avait plus de justice sur terre, Dieu serait aussi plus visible »
C’est donc à l’âge de la retraite, à soixante-deux ans qu’elle s’installa en Egypte, dans le bidonville. « si j’avais eu quarante-deux ans ou même cinquante-deux, je n’aurai pas pu faire ce que j’ai fait » En effet, explique t-elle, la société égyptienne étant très patriarcale, son statut de femme ne lui aurait jamais permis d’être écoutée et entendue. Ce n’est que grâce à son âge de femme mûre qu’elle a réussi à s’imposer dans les groupes de discussion et d’avoir un certain poids. »Tu penses, avec ma blouse, mon fichu et mes baskets, je ne suis une rivale pour personne ! » dira t-elle par la suite. Avec la conviction que l’homme est avant tout zoôn politikôn, « C’est à dire que l’homme est un animal de la relation, un animal qui vit dans la relation » , même si elle n’est pas en mesure d’apporter son aide à tout le monde, elle reste persuadée que ce qui fonde l’humanité c’est la relation, la relation avec l’autre : « Je me souviens de Sélim, le ‘grand homme’ d’un bidonville qui n’avait pas tué qu’une fois, et chez lequel j’avais pris l’habitude de prendre le thé. Pendant toutes les années de ma présence dans le quartier, Sélim le criminel, n’a tué personne. » Ce don de soi, cet amour pour autrui, on peut le vivre partout, on n’est pas obligé de s’installer dans un bidonville égyptien, ce qui compte est le don de soi. C’est ce que Sœur Emmanuelle a vécu au bidonville : « au bidonville, on dirait que je change de peau, plus traces de mon ego : je n’ai plus l’’avoir’ mais l’’être’. J’existe comme membre d’une part de l’humanité avec laquelle je respire, je mange et dors, pense et parle, je suis pauvre de biens et riche de vitalité partagée et joyeuse. Je ne vis plus à mon rythme individuel nécessairement limité et étroit, mais comme au rythme de l’humanité de l’homme » Cette idée de base, ce leitmotiv de l’anthropologie de Sœur Emmanuelle est merveilleusement résumé dans son échelle du bonheur inspirée des moines égyptiens qui l’ont élaborée au VIIè siècle. « Au commencement l’âme rompt avec les biens du monde, puis s’appuie sur les vertus fondamentales – dont le souvenir de la mort ! – et, à travers la lutte contre les passions, le moine s’élève jusqu’à l’agapè, l’amour gratuit de Dieu et des frères. Je me suis inspirée de cette montée pour proposer ma version d’une montée possible vers le bonheur»
Conclusion : les dernières années de femme courage.
C’est en 1992 que Sœur Emmanuelle quitta définitivement son bidonville du Caire pour le calme d’une maison de retraite dans le sud de la France, car comme elle le reconnaît elle-même, elle ne priait pas beaucoup, pas assez du moins à son goût. Le changement ne fut pas facile : repasser du bidonville et de ses modes de vie, à la vie d’une maison de retraite pour sœurs âgées. »C’est une expérience très étrange que de revenir sur un continent plus de soixante ans après l’avoir quitté. L’Europe que j’avais connue en 1931, et où je n’étais revenue que très rarement, était une société ou chacun avait sa place[…]J’avais donc quitté une Europe normale à mon sens. Pour moi qui me battais pour la justice dans le tiers-monde, je m’imaginais que l’Europe était un continent riche » Et pour cause, en revenant en Europe, elle a découvert une société riche en apparence mais pauvre également. Pauvre matériellement : combien de SDF, combien de familles victimes de la précarité et du chômage a t-elle découvert ! Pauvreté spirituelle et affective également : combien de personnes âgées dont personne ne s’occupe plus et que personne ne visite, combien de jeunes en perte de repères que la société rejette, qui ne se sentent pas à leur place, combien de familles déchirées par les divorces ! Ce qui la frappa au plus haut point est ce paradoxe : on peut être pauvre et heureux et posséder tout et être malheureux ! « Des gens qui, en apparence, ont tout pour être heureux, me parlent de tentatives de suicide, d’autres qui n’ont jamais eu de problèmes sont fous d’inquiétude parce que leurs enfants se droguent […] très souvent ces correspondants ajoutent : ‘j’ai honte d’insister sur ma détresse alors qu’il y a tant de drames en Bosnie, au Soudan, en Somalie’ Ils sont conscients du décalage. Mais en attendant, leur malheur est là, bien réel» Sœur Emmanuelle adopte donc un nouvel angle d’attaque de la misère : la prière.
« Il y a une phrase de Marc-Aurèle qui me tient à cœur. Je l’ai
transformée en prière : « Seigneur, donne moi le courage de changer ce qui doit être changé, la sérénité d’accepter ce qui ne peut être changé et la sagesse de distinguer l’une de
l’autre’ ». L’humilité s’empare d’elle, elle qui toute sa vie n’a fait que se battre et se rebeller trouve le
calme et la sérénité dans la prière . »Ah ! la douceur du chant commun au petit matin ! a l’office des laudes,
dès avant le petit-déjeuner et le soir, avant le dîner, aux vêpres, quand j’entends les voix de mes sœurs, certaines claires et vigoureuses encore, se répondant les unes les autres, je me
demande comment j’ai pu m’en priver pendant vingt-deux ans. ‘Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube’, dit l’un de plus beaux psaumes de David. J’ai l’impression que, comme une pierre
parmi les autres pierres dans un mur, ma petite voix prend sa place dans la préfiguration d’un chœur céleste pour chanter la louange du Seigneur. ’Montagnes et collines, sources et fleuves,
louez le Seigneur. Oiseaux dans le ciel, plantes sur la terre, bénissez le Seigneur’ » Devenue orante, elle se tourne d’avantage vers le Père, le Fils et l’Esprit qu’au cours de sa
vie elle a voulu rendre présents concrètement dans les vies des pauvres – et riches, pensons aux filles de pachas – qu’elle a côtoyés. Les hommes, ses frères, elle les porte dans son cœur et
dans sa prière… Dans le silence et le recueillement, le combat pour la justice a continué jusqu'au bout...
--------------------------------------------------------
Conférence du 17.10.2003 à St-Séverin Richesse de la pauvreté pour le groupe « Semeurs d’Espérance »
Conférence du 17.10.2003 à St-Séverin Richesse de la pauvreté pour le groupe « Semeurs d’Espérance »
« le zôon mange, boit, dort, procrée. Mais il est de plus essentiellement politikôn concitoyen au sens que lui donnent les Grecs : c’est la cité, la vie sociale, qui permet la relation donnant à l’homme sa valeur spécifique » In Richesse de la pauvreté, p. 67
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||